Visibles revendications, motivations dissimulées

Durant ces journées de manifestations lycéennes où se font entendre des revendications légitimes et clairement perçues, il existe un arrière-fond de malaise diffus et difficilement audible qu’il faut pourtant décrypter.

Ce malaise est commun aux lycéens « paisibles » et aux « casseurs ». Les uns demandent la réparation du bâti, les autres veulent le détruire. Mais ce n’est pas le bâti matériel qui est en cause. Plus profondément, la question est : pour quoi bâtir ? pour quoi réparer ?

La quête de sens est partout présente sur les cartons, les banderoles, les tags et, entre désir de vie et attrait du néant, interroge : à quel avenir sommes-nous voués ?

Ceux qui veulent accéder au savoir et ceux qui en sont depuis trop longtemps exclus se rejoignent pour affronter les forces de l’ordre, c’est-à-dire l’autorité au sens large. Les premiers la narguent, les seconds la blessent. Tous la testent. Tous la réclament pour savoir si elle tient bon : c’est exactement ce que de tout jeunes enfants demandent à des adultes.

Il n’est pas judicieux de trier trop vite entre le bon grain et l’ivraie d’une jeunesse qui, d’un côté comme de l’autre, se drogue, se force à rire avec du protoxyde d’azote, malmène ses relations amoureuses en se fiant à des sites pornographiques, se réfugie dans les jeux vidéo, ne s’informe que partiellement et partialement sur les réseaux sociaux…

Cette jeunesse, en attente d’adultes-qui-ne-mentent-pas, interroge la société tout entière et pas seulement l’école

sur son degré réel de maturité quand il faut négocier,
sur sa capacité à protéger l’enfance,
sur sa capacité à affronter la crise climatique,
sur sa hantise des premières rides et des premiers cheveux blancs,
sur sa peur de la mort et ses délires transhumanistes,
sur l’idolâtrie de l’IA et son refus de la réguler.

En quête de transparence, les jeunes ne souhaitent pas qu’on leur masque l’avenir, mais qu’on les responsabilise pour affronter les défis qu’ils perçoivent lucidement comme difficiles à relever pour eux-même et pour autrui, pour leur pays et pour tous les autres.

Il incombe à toutes celles et ceux qui les accompagnent de leur dire que réclamer de manger à peu de frais ne doit pas faire oublier ceux qui meurent de la famine, que la liberté d’expression est le fruit d’un combat qui les a précédés et dont ils doivent connaître et reconnaître le bien-fondé pour accepter la diversité des opinions et réaliser ce que serait vraiment une dictature.

La vitalité de la jeunesse est reliée à sa générosité. Ne rétrécissons pas son champ d’action, en la centrant sur elle-même et en l’infantilisant : une manifestation n’est pas un jeu de massacre virtuel, ni un rite de passage. Elle a ses contraintes, son parcours, ses horaires, un commencement et une fin. C’est en somme une discipline, celle même qui est nécessaire pour acquérir un savoir et apprendre à débattre.

L’école, dont le rôle est à redéfinir – au regard des bouleversements sociétaux (technologiques autant qu’affectifs) qui la traversent – doit demeurer ce havre qui instruit et éloigne de la barbarie, en ne faisant pas de l’exclusion (temporaire ou définitive) le seul moyen de résoudre ses dysfonctionnements internes.

Il s’agit en effet de permettre à une classe de devenir citoyenne, pour que les personnes qui la composent soient régulièrement sollicitées et puissent exprimer ce dont elles ont besoin, à la fois pour mieux apprendre et mieux vivre les unes à côté des autres.

Un conseil de classe, renouvelable, géré par les élèves et accompagné par les enseignants éviterait quelquefois un recours à un Conseil de Discipline qui est trop souvent à l’origine de ressentiments informulés, tenaces et générateurs de violences ultérieures… dans la rue.

Ce qui est en cause, profondément, n’est pas la convergence des luttes mais la convergence des frustrations dues au manque d’écoute, de considération et de discernement qui les ont souterrainement entretenues.

Habilement maquillées en revendications politiques et exploitées à des fins électorales, ces colères doivent être perçues pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire un immense appel à être accueillis, aimés, encadrés, et cela dès l’enfance.

Les élections présidentielles approchent, et seul un pouvoir démocratique pourra répondre à cet appel, en permettant à la société tout entière de se questionner sur sa manière d’éduquer, loin du nihilisme et de la xénophobie qui la phagocytent. Lui seul pourra contribuer à inventer un modèle d’éducation qui rompe définitivement avec le schéma mental, toujours vivace, de l’antique bonnet d’âne – humiliant et discriminatoire – qui subsiste dans l’école et dans les familles, favorisées ou défavorisées.

L’école doit donc se convertir à l’apprentissage d’une intelligence collective qui ne hiérarchise pas les savoirs mais les rend complémentaires. Cela favorisera l’égalité des chances sans diminuer le goût de l’excellence et de l’expertise, et sans opérer un « nivellement par le bas ». C’est ainsi que pourrait progressivement cesser la sourde lutte des classes qui empoisonne notre système social et le rend si violent.

Marie-Pierre Oudin