C’est durant l’adolescence que s’éveillent, pêle-mêle, les pulsions amoureuses, les élans de générosité, les idéalismes révolutionnaires, les haines farouches, les rêveries romantiques…
Cette affectivité bouillonnante se nourrit, sans s’informer vraiment, des exploits passés, des batailles d’idées, des figures de héros (flibustiers, pirates, dresseurs de barricades, soldats napoléoniens, croisés, etc.).
Le romanesque l’emporte sur la réalité de l’Histoire : amalgames et anachronismes se multiplient via les réseaux sociaux et alimentent un bellicisme simpliste qui suscite un pacifisme tout aussi simpliste. Le refus de la complexité autorise à agir et à réagir sans le garde-fou de la réflexion, qui demande du temps.
Il est en effet plus rapide de se composer un personnage – violent ou angélique – avec masque, tatouage, armes ou bannières, que de devenir lentement soi-même; il est plus facile aussi de céder à l’excitation, à l’intensité de l’émotion, que d’élaborer patiemment une conviction argumentée et une tolérance réfléchie, respectueuse des différences.
Ce n’est nullement un hasard si, actuellement, la cible est le cerveau, au sens intellectuel… et physique. Siège des activités cognitives et régulateur des émotions, le cerveau, admirablement organisé pour mémoriser, comprendre, inventer, créer et prolonger ses propres performances par l’outil que représente l’intelligence artificielle, fait peur ou fascine. Le développement cérébral est pourtant fragile : malmené par le manque de sommeil, l’absence de sport et les diverses addictions, il s’affaiblit au point de conduire des jeunes à une folie meurtrière.
L’exaltation politique ou religieuse, dans un monde qui s’embrase, doit être considérée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire l’expression d’une confusion mentale entretenue par l’ignorance, la détestation de la modération, le goût de la véhémence verbale, le choix d’une radicalité immature propre à l’adolescence et à ses débordements.
Le Chrisme (symbole christique de la paix) indûment brandi par l’ultra-droite et le ni Dieu, ni maître du nihilisme revendiqué par l’ultra-gauche, nous révèlent une instrumentalisation du passé qui, loin de préparer l’avenir, en ferme tragiquement les issues. C’est ainsi que le milicien se substitue au militaire, le justicier au procureur, l’impérialisme et la tyrannie au droit international. C’est ainsi que se fissure la démocratie.
La démocratie se doit donc d’être adulte, et c’est en effet son rôle de veiller sur la santé mentale d’une société en prenant soin de cette période vulnérable de la vie, que l’on nomme, à juste titre, adolescence – ce terme désignant un processus de mutation et de maturation, une étape de développement vers l’âge adulte.
La chenille n’est pas le papillon. Et, même si comparaison n’est pas raison, il est bon de se souvenir que la nature nous rappelle à l’ordre : méconnaître les rythmes de la croissance d’un être humain conduit à un déséquilibre individuel et collectif et se répercute de proche en proche à l’échelle mondiale…
Trop longtemps et injustement qualifiée d’âge bête, l’adolescence porte en elle une belle effervescence qu’il faut respecter comme étant l’élan premier du désir de liberté, de justice, de générosité qui a abouti aux plus hautes réalisations de notre humanité. Il est cependant indispensable de l’encadrer et de la canaliser pour empêcher son auto-destruction par le crime ou le suicide.
M.P. Oudin
